Pas de Hilton à Oiapoque
par Marie Ansquer
02.11.10
Dilma Roussef est élue présidente du Brésil. Pour la première fois, une femme est à la tête du géant de l’Amérique du Sud. Cette élection ne sera pas une véritable alternance politique. Dilma Roussef est l’héritière du président sortant, Lula. À Oiapoque, juste en face de la rive guyanaise, la vie continue.
Dimanche dernier, les habitants d’Oiapoque se sont déplacés pour aller voter. Au Brésil, le vote est obligatoire. Qui ne vote pas risque une sanction. Loin des strass et paillettes de Copacabana et du faste de Brasília, Oiapoque, la porte d’entrée sur le territoire brésilien. Cet aspect du Brésil ne s’affiche pas vraiment sur les dépliants touristiques. Le climat chaud humide plonge la ville dans une moiteur qui vous colle à la peau. La poussière de la latérite est partout. Quand vous allez à Oiapoque, il est de rigueur de se fondre dans un paysage brut de décoffrage. Pas d’objet de valeur sur vous. Chaussez vos tongs ! Et malgré cela, on lira sur votre visage que vous n’êtes pas de là.
Oiapoque respire le Far West au cœur de l’Amazonie. Une seule différence et pas des moindres, la société de consommation. Oiapoque n’a rien d’une petite maison dans la prairie. Ses larges avenues perpendiculaires n’ont rien d’attrayant et mieux vaut ne pas être trop regardant sur l’état de la chaussée. Les plans d’urbanisation n’ont probablement jamais existé. Les lois sur les constructions restent invisibles. Les normes en tout genre n’impressionnent personne. Les ingénieurs des Bâtiments de France y perdraient plus d’un cheveu ! Les égouts s’écoulent jusqu’au fleuve. Ici et là, un monticule de détritus et juste à côté, quelques tables et chaises, une terrasse. Le soir, le camion poubelle passe. Pas d’automatisation, les éboueurs ramassent à la main les ordures ménagères et les jettent dans un camion-benne tout à fait ordinaire. Inutile de fouiller dans les lois sociales.
Quelques mauvaises langues parlent d’Oiapoque comme d’un bidonville à ciel ouvert. Difficile de dire que c’est vrai, mais ce n’est pas entièrement faux. Pour autant, les habitants déploient une vitalité extraordinaire. Vous quittez Cayenne, petite ville provinciale endormie et trois heures plus tard vous pénétrez dans un monde vivant, peu structuré, voire pas du tout, mais vivant. La musique pulse à plein volume. Ici, c’est la loi de la débrouille. L’État a probablement un peu oublié cette petite ville frontière. Certes, la Police Fédérale patrouille à l’occasion dans les rues, sans pour autant mettre un coup de pied dans la fourmilière. Impossible de tout réglementer. Les Brésiliens d’Oiapoque vivent et survivent au gré d’un quotidien happé par la précarité.
Conditions climatiques obligent, les structures hôtelières flirtent parfois avec l’insalubrité. La moisissure fait partie du décor. Pas de club Med. Le beurre rance du petit déjeuner vous reste sur l’estomac. Le soir, la ville s’endort sur un fond de ronronnement inlassable. Les climatiseurs, sortis tout droit de l’âge de pierre, sont en marche. Les chambres d’hôtel occupées. Une désolation n’allant jamais seule, Oiapoque porte sur ses épaules une certaine misère morale émanant de son petit voisin. L’ennui et l’argent mènent à Oiapoque… le commerce de la prostitution est un secret de polichinelle. C’est une affaire qui marche. L’Euro permet de tout acheter et de faire rêver des jeunes filles sans avenir. Malgré ces souillures dans le tableau, les Guyanais ne boudent pas Oiapoque. Exotisme quand tu nous tiens ! À chacun sa liberté, après tout, nul n’est juge.
Les rumeurs d’insécurité courent, mais ne se vérifient pas vraiment. Bien sûr les règles minimales de vigilance s’appliquent… comme à Cayenne… Il est une chose que l’on ne peut nier, les habitants d’Oiapoque sont généralement sympathiques. Ils ont encore en eux ce petit quelque chose difficile à définir, mais qui les fait vivre et avancer. En décembre, un pont flambant neuf sur l’Oiapoque réunira les deux rives, française et brésilienne. D’un côté, la peur d’une « invasion » et d’être bousculé. De l’autre, l’espoir de progresser et l’envie d’avancer. Quand il n’y a rien à perdre, tout devient possible. En attendant, le pont risque surtout de dépareiller avec le reste de la ville. Les Oiapoquois attendent peut-être plus qu’un pont de leur nouvelle présidente.
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